La colocation entre seniors : qui saute le pas et pour quelles raisons ?

Un phénomène en plein essor : la colocation, nouvelle boussole du “bien vieillir”

Lorsqu’on pense à la colocation, l’image de jeunes étudiants partageant des pâtes dans une cuisine encombrée nous vient souvent à l’esprit. Pourtant, depuis quelques années, un nouveau visage apparaît : celui de femmes et d’hommes de 60 ans, 70 ans, voire de plus de 80 ans, qui font – eux aussi – le choix de partager un toit. D’après une enquête de l’Ifop (2023), près de 15% des seniors français se déclarent ouverts à la colocation, et plus de 60 000 personnes de plus de 60 ans pratiqueraient déjà ce mode de vie (source : Fondation de France, rapport 2023).

Ce n’est pas un hasard. Les attentes, les profils, mais aussi les motivations, sont multiples et parfois inattendues. Qui sont vraiment ces seniors qui se lancent, et qu’est-ce qui les pousse à franchir cette étape ? Autant de questions auxquelles je vais m’atteler ici, sans langue de bois, mais avec le regard positif et lucide qui fait la force de notre génération.

Des profils variés : tour d’horizon des colocataires seniors

La première chose qui frappe, quand on rencontre des seniors en colocation, c’est la variété des profils. Il n’y a pas “un” senior type, mais plusieurs parcours, modes de vie et aspirations. Voici les trois grands groupes que j’observe le plus souvent :

  • Les veuves et veufs : souvent confrontés à la solitude après un deuil, ils cherchent avant tout la compagnie et la sécurité. Il s’agit, bien plus rarement, d’hommes seuls (28% selon Silver Valley, les femmes étant plus nombreuses chez les plus de 75 ans).
  • Les divorcés ou séparés : avec parfois une pension modeste, ces profils voient dans la colocation un moyen concret de reconstruire un quotidien agréable, loin de la précarité.
  • Les « pionniers de l’aventure » : hommes ou femmes actifs, souvent en bonne santé, qui choisissent la colocation, non pas par nécessité, mais par envie de s’ouvrir à d’autres horizons et de cultiver l’entraide.

D’après le baromètre de la Fédération Nationale de la Colocation Sénior (2022), le profil moyen du colocataire senior est une femme (63%), âgée de 65 à 75 ans, ancienne enseignante, infirmière ou cadre, aux revenus modestes mais stables.

Les motivations profondes : entre choix et nécessité

Lutter contre la solitude : le moteur n°1

Selon l’INSEE, près d’un senior sur quatre vit seul en France après 65 ans. La solitude, c’est le coup de massue silencieux du grand âge. Pour beaucoup, la colocation, c’est la réponse humaine là où les tablettes numériques et appels distants n’apportent qu’un réconfort limité.

  • Partager les repas
  • Avoir quelqu’un à qui parler le matin
  • Sentir une présence rassurante, la nuit surtout

Comme me confiait une ancienne colocataire croisée lors d’un atelier à Dijon : “Vivre à quatre, c’est se sentir exister, même quand on n’est pas au mieux.”

La question financière : entre fin de mois et vraie liberté

Les chiffres sont parlants : la pension moyenne en France s’élève à environ 1 509€ nets par mois pour les retraités du privé (source : DREES, 2023). Difficile de supporter un loyer ou les charges qui explosent, surtout après une séparation.

  • Réduction du coût du logement jusqu’à 40% selon la Fédération Habitat et Humanisme
  • Mutualisation des frais (nourriture, énergie, etc.)
  • Possibilité de rester dans un logement spacieux plutôt que de déménager “par défaut”

La colocation n’est donc pas que “choisie” : c’est parfois la seule option pour ne pas finir isolé dans un petit studio.

Recherche d’entraide et de convivialité

On sent ici un vrai paradoxe de notre société : on vante l’autonomie, mais, dans les faits, beaucoup de seniors aimeraient pouvoir compter sur quelqu’un, sans pour autant dépendre de leurs enfants ou du système d’aides à domicile.

  • Se relayer pour les tâches ménagères
  • Veiller les uns sur les autres en cas de maladie
  • Conserver le sentiment d’utilité et d’entraide

D’après le dernier rapport de l’Observatoire National de la Pauvreté et de l’Exclusion Sociale (2022), 68% des seniors interrogés voient dans la colocation une façon de “prolonger leur autonomie grâce à la solidarité du groupe”.

La volonté de rester acteur de sa vie

Nombreux sont ceux qui redoutent de devoir “laisser la main” sur leur mode de vie en intégrant une résidence ou un EHPAD. La colocation, c’est garder le contrôle : on choisit ses colocataires, ses habitudes, et même la déco du salon ! Pour beaucoup, c’est un acte militant, une manière de continuer à décider.

Portraits types : qui sont-ils vraiment ?

Profil Âge moyen Situation Motivation principale
Veuve active 72 ans Retraitée, enfants adultes, autonomie complète Compagnie, sécurité nocturne
Divorcé récent 65 ans Pension modeste, transition professionnelle Économie, nouveau départ
Pionnier solidaire 68 ans Ancien cadre ou enseignant, investit dans l’associatif Sens du collectif, envie de “donner”
Célibataire de longue date 70 ans Sans enfant ou famille éloignée Prévenir l’isolement, entraide

Même si chaque parcours est unique, il existe des constantes : feminité, âge autour de 65-75 ans, et souvent une expérience de vie marquée par les épreuves, mais aussi par l’envie de rebondir.

Colocation senior : pourquoi ce choix plutôt qu’une autre solution ?

Beaucoup hésitent entre colocation, résidence autonomie et habitat inclusif. Alors, pourquoi ce choix ?

  • Liberté : prioríté donnée à l’autonomie individuelle et collective
  • Flexibilité : pas d’engagement à long terme, possibilité d’ajuster l’organisation
  • Mi-chemin entre chez soi et la collectivité : on évite un peu la solitude, un peu la promiscuité des grandes institutions
  • Prix : imbattable face à certaines alternatives (résidence privée, domotique chère, etc.)

Pour preuve, selon le rapport de l’ADIL (2022), le coût moyen d’une chambre en colocation senior tourne autour de 450 à 650 € par mois, contre 1 600 € à 2 300 € en résidence services seniors.

Des histoires qui illustrent la diversité et la force de ce choix

Pour finir, quelques visages rencontrés lors de mes ateliers ou suivis par les associations partenaires :

  • Suzanne, 74 ans, ancienne pharmacienne, veuve, qui a trouvé dans la colocation “l’énergie de remettre la main à la pâte, d’accueillir les petits-enfants de sa coloc, et même d’organiser une fête de quartier”.
  • Gérard, 69 ans, ancien chauffeur, qui “ne voulait pas finir devant la télévision toute la journée” et a trouvé dans le potager partagé un nouveau sens à ses journées.
  • Fatou, 66 ans, couturière à la retraite, qui a fui la solitude de Paris pour rejoindre une maison partagée en région Centre, “où le silence a laissé place au rire du matin”.

Perspectives et petits conseils pour ceux tentés par l’aventure

Choisir la colocation, ce n’est jamais un choix anodin. C’est le fruit d'une réflexion mûrie, parfois d’un événement marquant, mais toujours d’un désir de vivre autrement ses années de retraite. Pour bien commencer :

  • Prendre le temps de discuter contrat, budget, règles de vie.
  • Ne pas hésiter à passer un temps d’essai – un mois, deux, pour voir si la “mayonnaise” prend.
  • Se faire épauler par des associations (Les Petits Frères des Pauvres, Habitat et Humanisme, Colibree Intergénération par exemple).

La colocation, c’est avant tout l’audace de se réinventer… à tout âge. Et si, finalement, le plus beau projet, c’était simplement d’offrir et de recevoir un peu d’amitié autour d’une table partagée ?